Une contribution de Antoine Baby — Sociologue et professeur émérite à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval — dans le cadre de la Journée du Refus de l’Échec Scolaire.

J’apprends avec enthousiasme l’initiative du Regroupement des organismes communautaires de lutte contre le décrochage (ROCLD), en collaboration avec l’Association de la Fondation étudiante pour la ville (France), de tenir une « Journée du refus de l’échec scolaire » le mercredi 25 septembre. Ce sera à n’en pas douter une autre importante contribution de l’action communautaire au plein épanouissement des jeunes de toutes conditions sociales. L’idéal serait qu’elle se répète annuellement pour se diriger aussi rapidement que possible vers l’éradication complète de l’échec scolaire.

Mais vouloir éradiquer l’échec scolaire et l’abandon prématuré des études ne constitue-t-il pas une utopie ? Ma réponse à cette question en déroutera plusieurs, à charge pour moi de convaincre que j’ai raison. Cette réponse, c’est à la fois oui et non. Oui, ici au Québec, où c’est doublement utopique, mais non, en certains autres pays, c’est déjà une réalité.

Commençons par voir en quoi c’est une utopie au Québec. Ici, bon an mal an, les taux de diplomation en fin de secondaire naviguent autour de 65 %, ce qui veut dire que 35 % des élèves sortent sans diplôme, et ce, en dépit d’efforts considérables de recherche et d’expérimentation depuis plus de trente ans. Force est de convenir que, face à une telle fixité, c’est une utopie que de vouloir éradiquer l’échec scolaire. D’autant plus que notre système scolaire est un système à filières sélectives basées sur le rendement scolaire. Cela fait que l’orientation scolaire des élèves au faible rendement se fait souvent par relégation : « Tu n’es pas assez fort pour telle filière, alors tu t’en vas dans telle autre filière. » Ce qui a pour effet d’écarter systématiquement nombre d’élèves du diplôme de fin d’études secondaires !

Mon hypothèse de travail propose aussi de considérer que, dans l’état actuel des choses au Québec, il est doublement utopique de vouloir éradiquer l’échec scolaire parce que de tels taux d’échec et d’abandon sont aussi systémiques, c’est-à-dire inhérents à la nature même d’un système scolaire néolibéral. Son essence même est de produire la main-d’oeuvre dont l’économie a besoin pour rouler et, dans sa lecture humanitaire, de fournir un gagne-pain au plus grand nombre. Dans ces conditions, changer le système scolaire supposerait qu’on change d’abord de gouvernement. Si l’on veut une école progressiste, l’école de tous et de toutes, il faut d’abord se donner un gouvernement progressiste, le gouvernement de toutes et de tous. Or, le Québec ne s’est jamais donné un tel gouvernement depuis celui de la Révolution tranquille qui nous a donné l’école pour tous du rapport Parent ! Et l’espoir d’une école de tous d’un rapport Parent 2.0 n’est pas pour demain.

Mais en quoi puis-je prétendre par ailleurs qu’éradiquer l’échec et le décrochage scolaires n’est pas une utopie ? C’est tout simplement qu’il y a des pays où il n’y a plus de décrochage, ou si peu. Des pays comme la Corée du Sud, Israël, la Lituanie et la Finlande ont régulièrement des taux de diplomation supérieurs à 90 %.

L’école fondamentale

Je connais peu la situation des trois premiers pays mentionnés, mais je connais mieux celle de la Finlande. Même si ses performances aux épreuves du PISA ne sont plus ce qu’elles étaient il y a cinq ou six ans, cela ne semble pas affecter ses taux de diplomation. En 2014, les taux finlandais de décrochage étaient de 1 % au primaire, 5 % au secondaire et 3 % aux études supérieures.

Parmi les nombreux facteurs qui concourent à de tels taux de rétention scolaire en Finlande, celui qui semble jouer le rôle le plus important, c’est ce qu’on appelle là-bas l’école fondamentale et qu’on appelle ailleurs l’école commune. Cette école fondamentale met à la disposition de tous les enfants finlandais de la 1re à la 9e année inclusivement le même curriculum de formation générale défini sagement comme étant ce dont tout Finlandais a besoin pour accéder au rang de citoyenne, ou de citoyen à part entière. Les options n’apparaissent qu’en 7e année, encore qu’il est interdit aux paliers supérieurs du système scolaire d’en faire des préalables ou des prérequis de sélection. De cette façon, tous les élèves sortent de l’école primaire à 16 ans avec une formation de base qui n’est pas d’abord ordonnée à l’obtention d’un emploi, mais plutôt à l’accession de tous sans distinction à une citoyenneté à part entière. Il faut se rappeler que ces mesures éducatives particulières s’inscrivent dans le contexte d’une culture sociopolitique scandinave et finlandaise où le partage de la richesse collective et l’égalité des chances sont des valeurs établies.

Il suffit donc que la disparition des taux élevés d’échec et d’abandon soit pratiquement chose faite en divers endroits de la planète pour conclure que si c’est difficilement envisageable actuellement au Québec, tous les espoirs portés par la Journée du refus de l’échec scolaire sont quand même permis, surtout si la volonté politique nous revient. D’autant plus qu’ici au Québec, cette école pour tous pourra compter sur les contreforts en aval et en amont d’une action communautaire expérimentée, comme celle des organismes de lutte contre le décrochage.

En guise de conclusion et pour devancer l’objection suivant laquelle on ne va pas loin avec des utopies, je m’en tiendrai à citer cette magnifique réflexion d’Eduardo Galeano : « L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne de dix pas. Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. Alors à quoi sert l’utopie ? À faire avancer. »